Le monde de Kwon Sun Ran

Peinture_catalogue07_40-40_low_01Depuis plusieurs décennies Kwon Sun Ran réside en France. Son activité créatrice se partage entre Lyon où se développa son talent et Paris où il s’affirme. En 1996, elle a exposé au Palais Municipal du quai de Bondy une série remarquable
de toiles de grandes dimensions. En novembre 1997, à nouveau à Lyon, elle présente à  l’Espace Confluences ses dernières productions peintes à l’huile sur papier de format réduit.

D’Est en Ouest

A Daejon où elle naît, un lettré de la dynastie Yi, savant poète et calligraphe, son grand-père paternel, crée autour d’elle une ambiance décisive pour sa vie d’artiste. Successivement, dans le Département d’art de l’Université de Mok Won, puis à l’école des Beaux-Arts de Lyon, où l’enseignement libéral dispensé lui permet de découvrir sa personnalité d’artiste, elle se perfectionne. Son travail est remarqué : en 1991 elle bénéficie d’une bourse du Ministère de la Coopération et des affaires étrangères ; en 1992 elle est lauréate de la Fondation de France et en 1994 le prix Hornung lui est décerné.
Répondre à l’appel de l’Occident n’implique pas pour elle de renier l’Orient, mais au contraire de marier les deux pour créer une œuvre universelle.

Là-bas… le jardin secret

Là -bas, au 67 de la rue de Reuilly, une inscription gravée en lettres dorées sur une table de marbre rouge annonce laconiquement au-dessus d’une voûte cochère : Cour d’Alsace-Lorraine. Cet espace « réhabilité » est devenu cité d’artistes. Là, deux pièces d’un rez- de-chaussée éclairé d’une lumière chiche sont l’atelier parisien de Kwon Sun Ran. Sur le sol blanc et les murs blancs, imprégnés des effluves des solvants et des pigments dilués, s’éparpillent les œuvres en chantier. Là- bas, c’est aussi et surtout, derrière l’atelier, au fin fond d’une vieille allée pavée, au- delà d’un portail de fer anonyme, un jardin. Un « jardin extraordinaire » dont la nature a pris possession. On y chemine par des sentes et des tunnels taillés à même le taillis. On y traque la lumière et le ciel au bout des boyaux sans fin buissonnants de verdure. Et soudain, dans la clarté retrouvée, fleurs et arbustes oubliés d’Occident se mêlent aux plants de sésame et de gotchou nouvellement rapportés d’Orient. Sur cette terre vierge, l’artiste expérimente. Le jardin mystérieux sert de miroir à sa reconstruction du monde. Au milieu du désordre git le principe.

Universalité de l’art de Kwon Sun Ran

Lorsque, irrésistiblement attiré par le charme indéniable que dégagent les œuvres de Kwon Sun Ran, l’amateur se campe devant l’une d’elle, il est immédiatement dérouté.
Pas de titre, pas de sujet ? Est-ce bien un tableau ? Comment distinguer le haut du bas ? Rien de reconnaissable ! « Abstraction lyrique » suggère la critique ! Pantois, il tente désespérément de se raccrocher à une forme fugace et trompeuse qu’il croit reconnaître. Peine perdue, ce leurre définitivement le fourvoie. Lyrique et non figurative, l’œuvre de Kwon Sun Ran l’est sûrement, mais abstraite, non.

Pourquoi ne pas laisser l’œil raisonner ? Empâtements, filaments, coulures, craquelures, coups de brosse en long, en large et en travers, tournés en rond sur eux-mêmes ou animés d’une force centripètes par la main de l’artiste, tous ces procédés et bien d’autres sont utilisés pour communiquer, à la matière picturale, l’énergie qui l’anime : celle, virile, de l’artiste, celle primordiale, de la nature, le ki.

L’eau, le feu, l’air, les nuées, les fumées, la terre, la mer, le ciel, les coulées de lave, les gaz, les iridescentes, les inflorescences, les putrescences, les maelstroms, les magmas et même les aurores boréales, tous les éléments et leurs manifestations se devinent, comme par magie rassemblés à l’appel du génie de l’artiste pour recomposer un univers en gestation. Mais, il ne faut pas s’y tromper, ce néo-paysage n’est pas un chaos. L’anarchie n’y règne pas. Par la grâce de l’art une tension le traverse pour engendrer une harmonie. Au milieu du désordre gît le principe.

Raffinée, précieuse, féminine, la couleur s’hérite d’Occident. Les effets de transparence, de camaïeux sont inhérents à l’huile mais la délicatesse dans le maniement est toute Orientale.
Les œuvres de Kwon Sun Ran invitent à la rêverie. L’amateur, guidé par le rêve de l’artiste, qui est aussi le sien sans qu’il le sache, se laisse conduire, pénètre dans son moi en pénétrant dans le tableau, porte ouverte sur la création. Mais les saisons de l’artiste ne sont pas en enfer ni dans le passé. L’œuvre respire la joie, celle de l’avenir. Le combat, entre l’ombre et la lumière qui finit toujours par percer quelque part dans le « tableau », est optimiste.
Tout naît de l’ingénuité de l’artiste, de sa spiritualité (et non mysticisme), de sa fraicheur réceptive au moment de l’inspiration. Car le tableau est aussi une reconstruction initiatique du moi. Lorsque Kwon Sun Ran réalise,« c’est après avoir attendu le moment qui laisse au possible la liberté de se réaliser. »

La méditation sur le temps s’amorce. Temps de gestation de l’œuvre, temps de sa fabrication, temps sidéral qu’elle induit pour elle-même et pour l’amateur.

Chaque œuvre est une méditation renouvelée sur le même sujet et complète la précédente comme une sorte de puzzle qui voudrait capter l’infini au grès des intuitions. Chacune est le fragment d’un paysage imaginaire mais plus vrai que le réel que peu à peu l’artiste tire d’elle-même et du néant. Un fragment d’éternité.
Rien de plus concret, de moins intellectuel que la démarche de Kwon Sun Ran, toute entière guidée par la main, tournée vers la nature cosmique, réduite aux valeurs fondamentales. Attitude traditionnelle de l’art d’Extrême-Orient qui coïncide avec la quête contemporaine de l’Occident.

Ainsi les notions de « tableau » (qui inclut celle de limites), de haut et de bas, de sujet, sont-elles transcendées.

Le cœur de Kwon Sun Ran étant toujours où va sa main, son art est gracieux, sincère, universel. Il nous introduit dans la grande voie.

Par Gilbert Gardes
dans le Bulletin Municipal Officiel de la Ville de Lyon,
le 9 novembre 1997